« Etre naturel », « être soi-même » : histoire d’une bêtise

C’est doute le conseil que vous entendrez le plus : « soyez vous-même ! », « soyez naturel ! ». Mais il s’agit du plus mauvais conseil de tous les temps, une escroquerie sans nom ! Mince, les personnes qui vous disent ce genre de choses pensent peut-être que vous passez un casting pour entrer dans une émission de télé-réalité ! « Surtout, sois toi-même » ; et vous, vous pourrez ensuite vous auto-glorifier : « Je suis resté moi-même ». OK, on arrête là le sketch, on quitte le registre Secret girls et on devient un peu sérieux. Détestez immédiatement toute personne qui vous dit cela : elle vous refile un truc entendu partout, qui ne veut rien dire mais qui est bien pratique parce que ça sonne « vrai ». Grrrrrr !

L’exercice n’est pas « naturel »

Vous vous retrouvez souvent face à deux ou trois inconnus qui, au passage, peuvent ou pas vous ouvrir une porte, à parler de votre vie personnelle, parfois intime ? Il vous arrive souvent d’avoir 20 minutes pour retracer votre vie et véhiculer toute la substance de votre personnalité ? Non. Alors, l’idée du naturel tombe tout de suite. Détaillons :

  • Des inconnus inquisiteurs

Le jour où quelqu’un vous arrêtera dans la rue pour vous questionner pendant 20 minutes sur qui vous êtes, ce que vous faites, où vous allez ; ce jour-là, vous pourrez dire que l’entretien est un exercice « naturel » pour vous. Car c’est cela. Vous vous retrouvez face à des personnes que vous ne connaissez pas et qui sont intrusives. Non par vice, mais parce qu’elles doivent faire vite, elles ont peu de temps pour juger votre candidature. Il faut en avoir conscience pour éviter cette distance que vous mettez souvent avec le jury, jusqu’à même vous dire « Mais en quoi ça le regarde ? ». L’entretien n’est pas naturel car jamais vous n’entrez aussi rapidement dans le vif du sujet avec des inconnus. Cette précipitation n’est pas naturelle.

  • Une mise à nu

Le jury veut se faire l’idée la plus juste possible de votre personnalité et de votre motivation. Alors, il peut vous dépouiller en moins de deux. Vous posez des questions que vous jugerez déstabilisantes, déplacées même, portant sur une sphère jugée intime. Mais il faut le comprendre, il a peu de temps pour prendre une décision ; il est en position de faiblesse. Il ne faut pas lui en vouloir non plus car c’est dans votre intérêt qu’il accède au plus vite à ce que vous êtes et à ce qui vous meut. C’est brutal, mais s’il ne le fait pas, il n’aura pas accès à la consistance de votre candidature. D’ailleurs, ce travail de mise à nu n’est pas le seul fait du jury. A vous de vous dévoiler aussi dans ce temps record. L’entretien n’est pas naturel car vous n’êtes pas habitué à vous dévoiler si rapidement.

  • Un jugement

Il vous arrive sans doute fréquemment d’exposer ce que vous faites dans la vie, à vos amis, à vos parents. Mais ne vous attendez pas ensuite un jugement-couperet qui jette un « oui » ou un « non », un « 6 » ou un « 16 ». En entretien, vous êtes jugé, vous êtes devant un jury. Vos paroles sont pesées, jaugées, évaluées. Il y a une sorte de mise en équation : tel argument + tel propos + telle autre chose + telle qualité manifestée = « oui » ou « non ». Admettez que cette situation n’est pas naturelle.

Pourquoi les gens disent cela alors ?

Vous l’avez sans doute tellement entendu le « il suffit d’être naturel » qu’il faut que je poursuive la pédagogie jusqu’au bout. Il faut que vous sortiez de cette lecture convaincu que vous devez abandonner à jamais cette idée. Entrer dans le cerveau des gens devrait aider :

  • Les jurys redoutent que vous jouiez un rôle. Il n’est pas dans leur intérêt que vous ne vous montriez pas tel que vous êtes. Rappelez-vous qu’ils ont très peu de temps pour accéder à votre personnalité. C’est donc l’intérêt du jury. Pas le vôtre.
  • Les vertus déstressantes. « Sois naturel », « Sois toi-même » est d’ailleurs souvent précédé d’un « il suffit de ». Rassurant quand on s’imagine qu’on ne va pas être à la hauteur.
  • Pratique. Ces expressions sont très pratiques quand on n’a rien à dire et que l’on veut meubler et surtout couper court : elles sont tellement englobantes et creuses à la fois que vous voulez ajouter quoi de plus ? Non, vraiment c’est très pratique.
  • Le bon sens. C’est devenu du bon sens populaire. Il faut « être soi-même ». A tel point que, même après cette diatribe, certains d’entre vous vont continuer à penser que ces expressions sont quand même pas totalement fausses.

Vous n’avez pas intérêt à être « naturel »

« Etre soi-même », après avoir lu la partie précédente, c’est juste du suicide. Si quelqu’un vous lâche cela, vous pouvez oublier les autres conseils qui vont avec et lui offrir un abonnement à vie à Biba, il pourra « s’enrichir » avec de la bonne philosophie de WC et faire des tests exhaustifs pour savoir s’il est vraiment « lui-même ». Vous n’avez, de votre côté, aucun intérêt à être naturel.

  • L’entretien a des règles, des codes

L’idée que véhicule cette formule est que vous êtes prêt, naturellement prêt. Mais non ! L’entretien a une durée, des exigences, le jury a des attentes et personne n’est naturellement prêt. Certains seront plus prêts que d’autres du fait de leur milieu d’origine par exemple ou de leurs expériences, qui les a familiarisé avec ce type d’exigences. 

  • Le naturel, c’est la banalité, les ellipses, la familiarité

Là où ce conseil d’être naturel est vraiment nuisible, c’est que le naturel n’offre en général rien de bon sur la forme et le fond du discours : banalités, absence de structuration, propos elliptiques. Bref, si être naturel veut dire s’exprimer comme à l’habitude, au café avec ses potes, au téléphone avec maman ou à table avec pépé, vous risquez d’ennuyer le jury très vite et surtout de ne pas être percutant.

  • Vous savez qui vous êtes ?

Attaquons maintenant le fond de la formule « soyez vous-même ! ». Elle signifie que vous devez vous efforcer de ne pas vous laisser pervertir par je ne sais quelle force extérieure et que vous devez ne laisser s’exprimer que votre nature la plus pure, ce que vous êtes vraiment. Mais vous savez, vous, qui vous êtes vraiment ? Outre le fait qu’il faudrait passer dix bonnes années pour le savoir avec une certitude moyenne (une psychanalyse, quoi), vous êtes à votre âge en construction et pas du tout un produit fini. Il y a donc bien deux problèmes : savoir qui on est n’est pas accessible « naturellement », ça prend du temps ; du coup, pourquoi tout miser là-dessus ?

  • Et si au naturel vous ne correspondez pas aux attentes du jury ?

C’est bien de jouer Perrette qui va chercher son huile au marché, naturelle, mais il se peut que votre personnalité, livrée au naturel, ne soit pas appréciée par le jury, qui n’imagine pas de place pour vous dans le programme. Or, si vous êtes présent à l’entretien, c’est bien que vous avez l’intention d’entrer dans le programme. Je vous rappelle que le jury a un temps limité pour juger ; il ne va pas s’embarrasser de complexité ; il va fonctionner par indices simples. Peut-être qu’avec une journée entière vous pourriez faire comprendre au jury que votre naturel de prime abord pas très compatible avec le programme l’est pourtant. Impossible en un temps court. Le naturel n’est pas la priorité. Les attentes du jury le sont.

  • La contradiction du jury

Figurez-vous que le même jury qui pourrait vous reprocher de ne pas être naturel, pourrait aussi vous en vouloir de ne pas être assez préparé. C’est ça qui est étonnant avec les jurys. Ils veulent de la spontanéité et quand ils la reçoivent en pleine face, ils sont consternés par le manque de préparation. Ne vous trompez pas : une fois mis de côté le vœu pieu du naturel frais et sentant bon l’herbe coupée, le jury vous attend bel et bien préparé.

Devenir « naturel »

On n’« est » pas naturel, on le « devient » (non, je ne me prends pas pour Simone de Beauvoir !). Cela veut dire quoi exactement ?

  • Etre naturel ne doit pas signifier venir avec sa matière brute à l’entretien, y aller de manière spontanée. On n’est pas naturel ex ante ou a priori.
  • Le naturel est en fait un effet secondaire de la sérénité et donc de la préparation. On est naturel ex post ou a posteriori.

Implications :

  • Vous devez préparer intensément votre entretien. Tout doit être pensé, imaginé :
  • Ensuite, vous devez vous entraîner, répéter, vous approprier vos contenus. Cette appropriation prend du temps et explique pourquoi il est préférable de commencer sa préparation de l’entretien plusieurs semaines et idéalement plusieurs mois avant le jour J. Cette phase d’entraînement va permettre d’accéder au naturel de trois façons :
    • Le naturel forcé. Vous allez forcer le naturel. Vous allez en passer par là, notamment par le wall training. C’est une étape nécessaire pour une partie d’entre vous qui n’êtes pas habitués à parler en public. Le naturel n’existe pas au naturel ; il s’acquiert par l’entraînement. Et petit à petit, ce qui est forcé se lisse (et doit être lissé ; on ne force les « hésitations », les « euh » que par méthode pédagogique ; on n’arrive pas à l’entretien avec un naturel forcé).
    • L’appropriation. A force de travailler sur vos contenus, d’y penser lorsque vous n’y travaillez pas directement, sur la route, dans le bus, vous allez vous approprier des éléments pourtant construits. C’est le but, il faut laisser maturer pour que des constructions pures soient digérées.
    • La sérénité. Au final, la préparation et l’appropriation vont vous donner une carte maîtresse : la sérénité. Etre serein en entretien est un vrai avantage. Mais la sérénité se gagne par une préparation parfaite et devenue naturelle.

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